Le restaurant de coeur
Dans ce quartier, les gens n'ont pas le droit d'avoir faim
Devant le 34 de la rue Cugnaux à Saint-Cyprien près de Toulouse, se pressent des gens maigres et mal habillés. Une jeune femme sympathique
les fait entrer et les installe à des tables dressées pour un repas. Evelyne, une jolie brune de 32 ans, s'assoit. Elle est au chômage depuis
de nombreux mois et, pour elle, le "Béthel" est le seul endroit où on lui offre à manger pour 5 F (env 0.76 euros)!
Le "Béthel", c'est un restaurant de coeur d'un nouveau type créé par Isabelle et Lucien Gallardo. Comment auraient-ils pu imaginer que tout un quartier
se retournerait contre leur formidable initiative?
C'est en 1972, à Toulouse, qu'Isabelle et Lucien se rencontrent. C'est le coup de foudre. Ils se marient immédiatement. Lucien, qui a 56 ans aujourd'hui,
est à l'époque cuisinier à l'Aérospatiale, et Isabelle, qui en a 47, travaille à la mairie. De cette union, quatre filles vont naître.
Durant des années, la famille vit en parfaite harmonie. Très croyants, les Gallardo consacrent déjà tout leur temps à aider les déshérités.
Mais ces petites actions ne leur suffisent plus. "Nous étions horrifiés par la misère que nous cotoyions tous les jours. Et nous trouvions que certaines
organisations de charité ne traitaient pas les malheureux avec assez d'égards". Leur décision est prise. Ils veulent faire quelque chose de plus solide.
En Octobre 1988, Isabelle prend sa retraite anticipée et, quelques mois plus tard, c'est au tour de Lucien. Ils créent d'bord une association puis un restaurant
qu'ils vont animer avec l'aide de leurs filles. Le couple n'a pas de gros moyens. Ils vivent avec un peu plus de 10000 F (env 1524 euros) de retraite. Mais ils ont
choisi de mettre cet argent au service de ceux qui n'ont rien. Avec l'aide de diverses associations et de la Banque alimentaire de la Haute-Garonne, le restaurant
parvient à servir des dizaines de repas pour 5 F (env 0.76 euros)!
Aujourd'hui, le "Béthel" (qui veut dire maison de Dieu) est en mesure de servir plus de 200 repas par jour! Il est devenu le rendez-vous de tous les déshérités
qui n'ont plus de ressources pour manger à leur faim.
Cette belle initiative s'est malheureusement heurtée à la malveillance. Quelques jours après l'ouverture, en effet, certains voisins ont fait circuler une pétition
contre le restaurant! Ils ont peur pour leurs enfants. Ils parlent même d'une recrudescence de la délinquance avec tous ces gens "bizarres" qui fréquentent le "Béthel"...
Ce qui, vérification faite auprès du commissariat, s'avèrera faux. Tout ce que ces hommes et femmes ont de "bizarre" c'est qu'ils sont dans une grande misère.
Heureusement, tous les riverains ne sont pas aussi mal intentionnés. Ainsi, certains habitants ont signé une "contre-pétition" défendant l'existence de "Béthel".
Un endroit, malgré tout, où règne la bonne humeur. Les Gallardo n'ont pas la charité larmoyante. Pour beaucoup, le retaurant est vraiment une issue de secours. C'est le cas de
Henriette Puysegur, une septuagénuaire très solide qui n'a que 2800 F (env 427 euros) par mois et dont le loyer s'élève à 2000 F (env 305 euros) : "Sans eux, je ne pourrais pas vivre",
confie-t-elle.
Des exemples comme celui de cette vieille dame, il y en a des milliers. Et les Gallardo sont bien décidés à ouvrir de nouveaux "Béthel" pour ceux qui ont faim.
Extrait du magazine Maxi, édition du 23 au 29 Décembre 1988, page 29
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